La terre en location

Mon grand père et ma grand-mère sont des agriculteurs et comme la majorité des paysans, ils n’ont pas de terre en propriété pour s’établir après leur mariage. Des années plus tard, après le décès de leurs parents, ils hériteront de quelques vergées de terre, mais il seront insuffisant pour les faire vivre. En 1914, ils louent une petite ferme à Octeville l’Avenel, la ferme de Byiville, mais cette location est provisoire et inadaptée. Mon grand-père apprend qu’à quelques kilomètres, la Cour de Lestre sera libérée par le fermier qui l’occupe. Un matin très tôt, il prend son vélo et part pour Isigny-sur-Mer où se trouve le régisseur (45 km x 2). Il obtient le bail. Mais il sait que la ferme est très ingrate, qu’une majorité des terres est de mauvaise qualité et que le fermage y est très élevé. Il le sait, car il est informé de ce qui est arrivé aux précédents fermiers. Ils ont dû partir car ils avaient trop de difficultés, Ces fermiers n’ont tenu que le temps d’un bail et ceux qui les avaient précédés n’avaient pas réussi non plus à rester plus longtemps. Il ne parvenaient pas à payer le propriétaire ni a faire face à tous les travaux que nécessitent une si grande ferme.

Il sait que la maison a de l’allure, que c’est un ancien domaine seigneurial, la propriété de nobles demeurant à Paris. Ils ont acquis cette terre au siècle dernier (à la fin du XIXe). Il s’agit pour eux d’un placement qu’il faut rentabiliser. A la même époque, ils achètent l’hôtel de Beaumont à Valognes. Le plus bel hôtel particulier de la ville (avec l’hôtel de Granval-Caligny). L’argent du fermage de la Cour permet l’entretien de l’hôtel de Beaumont tout au long de l’année (bâtiments et personnel) où la famille vient passer quelques semaines dans l’année.

Le domaine est constitué de clos, de quelques champs et de prés dont les sols sont de qualité inégale. La terre située auprès de la ferme est de bonne qualité mais côté mer, il s’agit d’un sol marécageux très médiocre. Plus loin sur le plateau la terre est caillouteuse, sableuse et pauvre. Ce sont des sols très anciens (Trias meuble) et de piètre valeur agronomique. Cette terre est sillonnée par un réseau de plusieurs kilomètres d’anciens chemins très encaissés, d’une ancienne ligne de chemin de fer, de bosquets comme le bois de la Saodraée et la Roque. La Roque, c’est un clos d’une superficie d’environ 1 ha limitrophe du bourg de Lestre. Cette éminence qui surplombe la ferme, offre un beau panorama sur les bâtiments et au loin sur la mer, mais c’est une grosse roche entièrement inculte. En contrebas se trouve une zone marécageuse et boisée inutilisable. L’ensemble de ces surfaces incultes totalise environ 10 à 12 ha. Fermage et charges ne différencient pas les bonnes terres des mauvaises et des surfaces incultes. Mes grands-parents savent qu’ils s’engagent dans un projet très difficile, un véritable défi. Mais ils sont jeunes, courageux, travailleurs et compétents et ils se lancent dans cette aventure avec vaillance.

La location de la ferme comprend les bâtiments agricoles et l’habitation. Comme la grande majorité des fermes, les bâtiments sont anciens : Ils datent de plusieurs siècles, principalement du XVIe et du XVIIe siècle, mais présentent dans certains murs des traces plus anciennes . Ils entourent presque tout l’enclos que forme la cour et sont composés d’étables pour vaches, veaux, cochons, d’une grange, d’un pressoir, d’une écurie et d’une querterie (bâtiment pour les véhicules à cheval) à quatre arcades, d’un pigeonnier ruiné et d’un grand jardin (environ 2,5 vergies) entouré de hauts murs. La maison est atypique comme habitation de fermier. C’est un manoir composé de deux ailes en équerre, l’une datant probablement du XVIe siècles, l’autre de la fin du XVIIe siècle ou du début XVIIIe. À l’intérieur, un escalier à vis en pierre relie les deux. L’ensemble est le fruit de plusieurs remaniements du manoir, des bâtiments agricoles, des clos et des chemins à cette époque. L’un des ces remaniements semble dater du « couchage en herbe » qui concerne la région à partir des années 1680.

Cent ans plus tard …

La famille propriétaire perçoit donc depuis près d’un siècle l’argent du fermage que nous leur versons. Nous donnons ce fermage avec régularité bien qu’il soit élevé. Le fermage et les charges qu’un fermier doit payer sont basées sur la valeur cadastrale des terres. Mais les capacités de production de la ferme ne sont pas en rapport avec cette estimation, Cette valeur a été surestimée par le passé du fait qu’il s’agit d’un manoir. Malgré ces difficultés ma famille se maintient sur la ferme. Tout le monde dans la famille y contribue, soit dans les travaux agricoles soit dans la restauration du manoir. La maison n’a pas bénéficié de travaux depuis des décennies, il n’y a ni l’eau ni l’électricité. Pas de salle de bain ni de cuisine, encore moins de chauffage. Tut sera installé progressivement par ma famille. Du fait de ces conditions quasi insurmontables,. notre maintien dans ce lieu si difficile, si exigent, tient surtout des compétences exceptionnelles de mes grands parents et parents, de leur capacité de travail et de leur résilience peu communes

Des usages hérités de l’ancien régime

Avant mes grands-parents, le propriétaire se réservait une partie du manoir : la « petite salle » au rez-de-chaussée ainsi que le jardin qui s’y rapporte. Il avait fait isoler ce jardin du reste de la cour par un mur de pierre. Il se réservait aussi les deux plus belles chambres et la « grande salle », une vaste salle à manger située au premier étage. Mais lorsque mes grand parents louent la ferme, cette réserve n’est pas maintenue. Cependant, il proscrit toujours l’usage de la couleur blanche pour peindre les menuiseries (portes et fenêtres) de la maison manable. Le manoir n’étant pas habité par des nobles les portes et fenêtres devaient être peintes en marron et celles des étables en vert. Dans les années 40, mes grands parents obtiennent l’autorisation de peindre les fenêtres en blanc. Seules les portes restèrent marron jusqu’à ce que dans les années 60, il devint possible de les peindre également en blanc, donnant ainsi à la maison plus de clarté et d’harmonie.

La moisson

Jusqu’à l’arrivée des première moissonneuses-batteuses vers 1955 pour le Cotentin, la moisson restait scindée en deux opération bien distinctes : la moisson proprement dite composée du fauchage et de la récolte et le battage qui pouvait avoir lieu bien plus tard. Dès les années 1930, mon grand-père fait l’acquisition d’une batteuse à grand-travail et effectue le battage dans quelques fermes des alentours. Puis il commande une batteuse Brouhot qui lui sera livrée pendant l’Occupation, période de pénurie et de fermeture de certaines fabriques. La batteuse qui lui sera livrée sera la dernière à être fabriquée par Brouhot (Vierzon, Berry) pendant cette période. Avec cette nouvelle machine notre père développe une activité d’entreprise de battage et il parcours pendant six mois environ tout le Val-de-Saire (Nord-est de la presqu’ile du Cotentin)

Mon grand père conduit la moissonneuse tandis que mon père rabat le grain sur le tablier de l’engin. Cliché Bethille Godefroy, vers 1953 dans les Basse vallées, caumps (champs) situés au bord du marais de Lestre.
Idem.
La batteuse Brouot devant un grenier à foin ou à paille reconstruit vers 1920.
La batteuse Brouot équipée d’une presse-botteleuse fixe.. Cliché diapositif de Raymond Godefroy? Vers 1950. A droite on distingue l’angle du bâtiment reconstruit en 1948 suite au bombardement de juin 1944.

Les labours

Labour à la charrue métallique non réversible. Cliché R. Godefroy, années 1940.

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